Quand des enfants et adolescents co-construisent la programmation d’un lieu

L’expérience Am Stram Gram à Genève

Chez Am Stram Gram, centre international de création et de ressources pour la jeunesse à Genève, la programmation s’écrit à 10. Elle implique 5 salariés de l’équipe et 5 enfants et adolescents. Rencontre avec Zoé Adatte, 12 ans, membre du collectif de programmation et Fabrice Melquiot, directeur d’Am Stram Gram.

Comment s’est construit le collectif de programmation et comment fonctionne-t-il ?

Fabrice : Cela n’a jamais été une évidence pour moi, en tant que directeur de la structure, de devoir assumer seul la programmation du lieu. J’ai toujours pensé que c’était une responsabilité partageable avec d’autres, dès lors qu’ils/elles connaissent l’identité de la maison. En outre, l’attente des artistes à l’égard d’Am Stram Gram et les enjeux que cela implique, m’ont conforté dans l’idée de ne pas en faire une décision solitaire. La perspective d’assumer collectivement la programmation s’est aussi affirmée parce que nous sommes une petite équipe, dont chacun des membres est polyvalent et concerné par la vie de la structure. Pour ma part, je suis aussi écrivain avant d’être directeur.

Ensuite, nous sommes partis de nos ateliers de pratiques artistiques pour trouver nos "compagnons et compagnonnes", comme on les appelle aujourd’hui. 140 adolescents et adultes sont en effet inscrits dans nos ateliers théâtre. Nous avons choisi des jeunes gens à l’aise dans leur capacité à formuler une pensée, à partager des impressions et à débattre. 

Zoé : Tous les lundis, nous nous retrouvons chez Am Stram Gram. Nous avons des dossiers à lire à la maison ou des vidéos de spectacles à visionner. Chacun exprime ce qu’il pense du spectacle et nous votons. Quand je dois dire ce que je pense d’un spectacle, je m’interroge sur le message qu’il porte, ce que les spectateurs vont se dire quand ils seront dans la salle. L’écriture aussi est importante. Cela me plait de m’exprimer de cette façon-là, de choisir ce que les gens recevront comme message.

©Jeanne Roualet

©Jeanne Roualet

Est-ce que cela a changé votre programmation ?

Fabrice : Nous sommes encore au début de l’expérience. Mais une chose est certaine : l’exigence ne s'est pas amenuisée. Dans les réunions de gouvernance évoquées par Zoé, nous nous réunissons autour de dossiers pour débattre de leur pertinence à figurer à l’affiche d’Am Stram Gram. Chaque structure a une identité et c’est important pour les spectateurs de rester fidèle à cet ADN. C’est d’autant plus important à Genève, dont l’infrastructure est constituée comme une sorte d’essaim : une dizaine de structures d’art vivant sont subventionnées par la ville et/ou l’État sur un territoire qui est relativement restreint. Il est donc important que l’identité d’un lieu soit reconnaissable et forte.

Pour notre première réunion de gouvernance, Zoé s’est opposée à un projet parce que, je la cite : « il ne correspondait pas à l’identité d’Am Stram Gram ». Pour moi, c’était déjà le signe que cette tentative était transformable, que les jeunes gens se positionnaient comme de vrais partenaires, qu’ils se sentaient imprégnés du lieu et qu'ils étaient soucieux de respecter notre cahier des charges.

Évidemment quand on défend l’idée d'avoir des enfants et des adolescents comme partenaires, des réserves s’expriment. Notre conseil de fondation, par exemple, s’est demandé si l’exigence serait la même. Est-ce que les jeunes gens ne se laisseraient pas séduire par des propositions que l’on pourrait juger commodes, faciles ?

Il est arrivé que les adultes soient tous d’accord et plutôt réticents sur un dossier, et que les cinq enfants et adolescents défendent un avis totalement opposé au nôtre.

Zoé : Cela nous a fait réfléchir et débattre. Il a fallu dépasser le j’aime / j’aime pas.

Fabrice : Les jeunes gens disaient « il y a une chose que vous ne comprenez pas, peut-être parce que vous avez l’âge que vous avez, vous n’entendez pas ce que nous on entend ».

Zoé : Et inversement…

À chaque fois que je viens, je suis impatiente car ce sont des réunions où l’on peut s’exprimer librement. Cela nous force à réfléchir à ce qu’est le théâtre, son identité.

Fabrice : Sur ce cas précis nous avons fini par voter "pour", tant nous avons été convaincus par les arguments des jeunes gens.

Zoé : Il y a un terrain d’entente quand même, on s’entend bien. Nous partageons un lien, même si nous sommes tous différents. Par exemple en tant qu’adulte, tu as vécu dans une autre époque… Quand tu verras un dossier tu vas peut-être te dire que le spectacle te rappelle de bons souvenirs, tandis que moi ça ne me parlera pas et je n’y prêterai pas attention. Parce que tu as vécu une autre époque…

Fabrice : Tu veux dire la préhistoire ?

©Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

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