Des pyramides aux écosystèmes

une expérience de formation pour travailler
les principes de la coopération

C'est à la tombée de la nuit, après un passage de col et une succession de routes sinueuses que nous sommes arrivés à l'ancien Monastère de Sainte Croix, au cœur de la Drôme. En mars 2019 nous avons quitté Grenoble et nos locaux de l'OPC pour passer cinq jours isolés dans ce décor bucolique avec les 23 stagiaires de notre Master 2 « Direction de projets culturels » (partenariat Sciences Po Grenoble). Nous y avons organisé une session sur les enjeux de coopération et de participation, thématiques chères à l'Observatoire de politiques culturelles depuis sa création*.

Plusieurs objectifs sous-tendaient cette semaine dans le parcours du Master 2 : prendre le temps de se retourner sur une année de formation ; s’inspirer d’expériences locales d'innovation sociale et politique comme Saillans, De l’aire ou les Amanins ; faire une pause dans les interventions théoriques pour travailler presque exclusivement en ateliers et expérimenter des outils d’intelligence collective.

En immersion dans ce Monastère devenu centre d’accueil international et lieu de programmation culturelle, nous avons cogité, testé, (bien) mangé et dormi. Un petit air de colonie de vacances, le travail en plus…

Commencer par reposer les enjeux démocratiques

Face aux différentes crises qui traversent notre société (mouvement des Gilets jaunes, crise de la démocratie représentative, perte de sens commun…), il nous a semblé pertinent de s’éloigner de la question culturelle comprise comme un secteur, et d’opter pour une approche relevant de la philosophie politique, en se posant la question suivante : à quelle conception politique de la démocratie nos fonctionnements de politique culturelle correspondent-ils ?

L'arpentage collectif d’un article de Loïc Blondiaux (« Le retour des classes populaires ») nous a donné du grain à moudre pour tenter de traduire et décliner des théories classiques de la démocratie dans le champ des politiques culturelles. Ce premier travail a donné lieu à ce tableau conçu en commun :

C’est cette troisième voie, la démocratie délibérative, qui a été l'un des fils rouges de notre semaine. Dans cette conception la participation est consubstantielle au modèle démocratique, elle légitime les procédures de mise en débat et de prise de décision. Comment s'en saisir dans le secteur culturel ? Comment travailler intelligemment la question de la participation, voire de la délibération, au cœur des projets culturels, sans tomber dans un "tout participatif" stérile et peu opérant ?

Un peu plus tôt avec le Master, et ailleurs en Belgique, nous avions rencontré une expérience qui illustrait parfaitement ce travail démocratique et culturel. C’est sur ces principes de délibération, ainsi que sur ceux des droits culturels et d’éducation populaire, que s'est appuyé Luc Carton, philosophe et directeur à l'Inspection générale de la Culture au Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles, quand il co-écrit le Décret relatif aux centres culturels.

« Est démocratique une société qui se sait divisée et qui se donne comme exigence essentielle de traiter ses contradictions par le langage. En ce sens elle se donne comme procédure essentielle d’exprimer ces contradictions, de les analyser, d’en délibérer et de les arbitrer. Elle se donne aussi pour loi d’impliquer chacun de ses membres le plus profondément possible à égalité en droit dans ce travail d’expression, d’analyse et de délibération. »
Luc Carton, philosophe, session à Bruxelles, octobre 2018

Rencontrer des sources d’inspiration

La délibération en démocratie exige d’instaurer les conditions pour que le débat contradictoire puisse exister. Avant de resserrer la focale sur le champ culturel, nous avons fait dans la Drôme une rencontre politique inspirante avec le maire de Saillans, Vincent Beillard.

En 2014 une liste citoyenne s'est présentée dans cette petite commune (1300 hab.) avec des habitants-candidats jamais élus auparavant, sans étiquette politique et sans leader. Élue à la surprise générale avec 57% des voix, l’équipe municipale anime depuis lors la vie de la commune en s’appuyant sur une dynamique procédurale exigeante, employant des méthodes issues de l’éducation populaire et selon 3 principes :

  • la collégialité : toutes les responsabilités sont exercées en binôme, les décisions sont prises par des comités de pilotage, avec des outils de travail collaboratif
  • la transparence : les comités de pilotage sont toujours ouverts et les comptes rendus systématiquement diffusés via une multiplicité de supports ; un travail d’information participatif est réalisé avec les habitants
  • la participation des citoyens : commissions participatives thématiques pour les orientations générales et les "GAP", groupes action projets, qui étudient les projets issus des commissions et mettent en œuvre des actions concrètes

Le récit par Vincent Beillard de cette aventure politique a été l’un des temps forts de la semaine. Il nous a raconté en détail les procédures qu'ils ont mises en place. Cette expérience de gouvernance locale est contraignante et chronophage, parfois épuisante, mais le défi démocratique semble relevé : les citoyens sont montés en compétences, les projets proposés pour la commune sont davantage en adéquation avec les attentes des habitants et l’expérimentation a essaimé dans toute la vallée. Saillans fait aujourd’hui école et inspire des collectifs et des collectivités qui souhaitent s’engager dans un dispositif de démocratie locale plus ouvert.

« La méthode c’est la rigueur. Il faut tenir sur la méthode. Ceux qui la refusent sont ceux qui souhaitent reprendre le pouvoir sur le débat public.»
Vincent Beillard, maire de Saillans

Modèle de gouvernance de Saillans

Modèle de gouvernance de Saillans

Pour en savoir plus : le site de la commune

Autre expérience et source d’inspiration qui intègre des processus participatifs au cœur de ses projets : l’association De l’aire (Crest), que l'OPC fait régulièrement intervenir. Elle œuvre depuis plus de 15 ans en milieu rural et périurbain pour élaborer des projets sur-mesure avec les collectivités, les populations et les diverses ressources en présence. De l'aire se donne pour mission de répondre à leurs problématiques de territoire, de cadre de vie, de dynamique collective, pour faire culture commune par les moyens de l'art et de l'urbanisme participatif. Elisa Dumay, fondatrice du projet, mobilise des équipes pluridisciplinaires et travaille comme à Saillans par itération, pas à pas, en prenant le temps et en plaçant l’humain au centre.

« C'est la contrainte-même qui fait ressource dans nos projets. »
Elisa Dumay

La démarche de De l'aire:

  • aller à l’encontre des programmes d’urbanisme et plans d’aménagement tout faits et qui viennent d’en haut, pour « faire avec », en repartant des besoins, des usages et des envies
  • mettre au même plan les habitants, les élus, les agents, les urbanistes et les artistes pour œuvrer ensemble
  • comme à Saillans cette logique exige rigueur et méthode, et aussi davantage de temps
  • il est important de raconter pour transmettre et laisser une trace, à la fois sur le cheminement et sur les résultats des chantiers menés. Illustration avec Place Garibaldi : ce film retrace l’un des projets de maîtrise d’œuvre participative mené par De l’aire dans la commune du Teil (Ardèche), ou comment, à la faveur d’un immeuble détruit, l’apparition d’un espace libre au cœur d'un bourg a été l’occasion d’imaginer une nouvelle place publique avec les habitants.

PLACE GARIBALDI, un film de Hadrien Basch et Karolina Blaszyk, pour De l'aire (cliquez sur l'image pour lancer la vidéo)

PLACE GARIBALDI, un film de Hadrien Basch et Karolina Blaszyk, pour De l'aire (cliquez sur l'image pour lancer la vidéo)

« On pourrait faire de la permaculture aussi dans le secteur culturel, et développer ce qui permet d’irriguer et pas d’étanchéifier. »
Elisa Dumay

Elisa Dumay et Alexander Römer, architecte charpentier, compagnon de route de De l'aire, lors d'une session de formation de l'OPC à Berlin

Elisa Dumay et Alexander Römer, architecte charpentier, compagnon de route de De l'aire, lors d'une session de formation de l'OPC à Berlin

Repenser la gouvernance

Les Amanins est un centre agro-écologique né en 2003 de la rencontre entre Pierre Rabhi (écrivain, philosophe), Michel Valentin (entrepreneur) et Isabelle Peloux (institutrice et formatrice). Implanté sur une terre agricole de la Drôme, les Amanins regroupe une école (École du colibri, apprendre à coopérer), une ferme en polyculture et un centre d'accueil qui expérimente l'écoconstruction et l'autonomie énergétique, alimentaire et économique.

La structuration a été pensée dans une logique systémique, coopérative et solidaire, en plusieurs entités : une SCOP gère la ferme, l’accueil et la formation, elle est locataire du lieu qui appartient à une SCI dont l’actionnaire majoritaire est une association qui gère l’école et les classes découvertes.

S’inspirant des principes d’holacratie et de sociocratie, ils ont élaboré une gouvernance à partir de ce qu’ils sont et ce qu’ils ont envie de devenir.

« Ce qui permet de prendre les décisions ce n’est pas le projet de la direction, c’est la raison d’être du projet, que l’on se repose collectivement tous les trois ans. »
Laurie Lamant, facilitation organisationnelle, Les Amanins

La gouvernance des Amanins est pensée pour que l’organisation soit toujours en mouvement, et jamais sclérosée. L’idée, encore une fois, est d’avancer par petits pas, en portant une attention particulière et constante aux tensions qui naissent au sein de la structure. Celles-ci sont considérées comme un potentiel transformateur, sur lesquelles s'appuyer pour faire évoluer le fonctionnement de l'organisation. Afin de permettre l’expression des tensions de l’organisation il a fallu instauré un cadre et des processus, dans un contexte sécurisant.

Pour en savoir plus : Le Manifeste des Amanins


Le Master 2 que l'OPC porte avec Sciences Po a pour objet de former à la direction de projets culturels. De notre point de vue le secteur culturel, impacté par de nombreuses difficultés structurelles, est amené à changer en profondeur ses modes d’organisation. Le contexte de demande accrue de participation le pousse à s’adapter sous peine d’être fragilisé durablement. Cet enjeu de la participation ne se fait pas seulement sentir de l'extérieur (publics, usagers, habitants...), il est aussi présent en interne, au sein-même des organisations. C'est pourquoi l’un des objectifs de cette semaine était d’outiller nos stagiaires sur des méthodes de prise de décision collective.

Le groupe s’est donc essayé à la GPC, « gestion par consentement». Cette procédure est pratiquée aux Amanins dans les réunions de gouvernance et à Saillans au niveau des comités de pilotage qui mixent différentes techniques de prise de décision : consensus puis consentement, et si les freins persistent, vote à la majorité.

Il s’agissait dans notre cas de trouver un sujet qui concerne directement le groupe, pour qu’ils se sentent en capacité d’agir sur la proposition et de pouvoir prendre collectivement une décision. Nous leur avons donc proposé de travailler sur les critères de leur note de participation, obligatoire dans le cursus Master, mais dont les indicateurs ne sont pas définis. Une proposition de base a été formulée par l’équipe pédagogique et mise au centre du cercle de discussion pour être commentée, amendée et enrichie selon le processus de gestion par consentement.

L’expérience fut intense, mouvementée, éprouvante ! mais riche en apprentissages. La Clairette de Die offerte en apéritif a été plus que bienvenue ce soir-là...

Verbatim de stagiaires sur l'expérience de la GPC

Verbatim de stagiaires sur l'expérience de la GPC

« On fait les choses pour apprendre à les faire : apprendre à coopérer nous fait coopérer. »
Emmanuel Vergès, l'office

Coopérer, ou faire œuvre ensemble

Cette semaine a été co-animée avec Emmanuel Vergès (l’office), compagnon de route de l'OPC. Pour le Master nous avons élaboré avec lui un module autour des enjeux de coopération et de transformation au sein des organisations.

Travailler en intelligence collective exige de construire des procédures mais n’est pas uniquement méthodologique, il s’agit au départ d’avoir l'intention commune de s’organiser ensemble pour fonctionner autrement – et pour des raisons diverses – tout en créant les conditions d’un dialogue pour agir.

Fort de ses 15 années à la tête d’un espace arts et cultures numériques – le numérique n’est pas qu’un changement technique, il entraîne une rupture d’ordre culturel – et de ses 6 années d’accompagnement de structures et de collectifs, Emmanuel Vergès propose des principes de coopération et livre une démarche pour conduire le changement au sein d’une organisation. En voici les grands axes, qui font écho aux expériences locales rencontrées :

  • LE RECIT : d’abord raconter les enjeux de la transformation : dire en quoi va consister la coopération et quelles perspectives elle ouvre. Il s’agit de mettre en récit pour construire une culture commune et s’inspirer d’autres cas pour créer une culture des précédents. Ce qui permet de rassurer et d’expliciter une démarche qui va « mettre en mouvement » un groupe.
  • L’INTENTION : cette phase consiste à passer du « comment on s’organise » (qui est le propre de la collaboration au sein de l’organisation pyramidale) à « pourquoi on souhaite travailler ensemble », c’est-à-dire quelle est la raison d’être d’une organisation collective. Il faut penser ou repenser le sens et considérer l’objet de la coopération comme un tiers neutre, qui n’appartient à personne mais qui donne une direction collective. Par ailleurs la coopération n’organise pas les pouvoirs mais permet à chacun-e d’avoir un « pouvoir d’agir » au sein de l'organisation, en fonction de ses spécificités et des moyens qu’il-elle a à sa disposition.
« Une coopération a la forme des gens qui la constitue. On est à l’opposé des labels et d’une normalisation par le haut. Par ailleurs on ne peut obliger personne à coopérer, ça n’a pas de sens. »
Emmanuel Vergès

- LA STRUCTURE : pour organiser les échanges et le fonctionnement collectif, on va essayer de structurer le plus possible les processus de décision et l’articulation entre les individus, les services, mais aussi entre l’individu « je » et le collectif « nous ». La métaphore architecturale de la charpente permet de comprendre qu’il s’agit d’une structure qui va soutenir l’organisation et constituer des dispositifs de distribution de l’autorité et des rôles, au-delà des hiérarchies et des statuts. Une figure centrale de ce type de fonctionnement est le « cercle » : concrètement, lors des réunions en cercle, toutes les personnes sont équidistantes du centre commun et au même niveau, la parole circule plus facilement. Symboliquement, les cercles correspondent à des groupes de travail au sein d’une organisation, ayant un mandat, une responsabilité et un espace cohérent de travail.

- LA DYNAMIQUE : c'est l’idée d’un travail quotidien pour mettre en mouvement et entretenir une dynamique de coopération :

  • se réunir, en régulant la prise de parole et en étant vigilant sur l’identification de tensions possibles, non pas en les percevant comme des problèmes mais comme des éléments qui ont un potentiel de transformation 
  • itérer, c’est-à-dire avancer pas à pas, tester, réajuster, construire le travail brique par brique, selon les principes des méthodes agiles
  • décider, c’est-à-dire essayer de trouver « la meilleure solution possible », sachant qu’une solution doit pouvoir se modifier et s’améliorer en permanence. La prise de décision par consentement (GPC) permet dans cette logique de responsabiliser les individus et de faire en sorte que personne ne soit en désaccord avec le groupe.

- L’ATTENTION : parce que la coopération est avant tout affaire de relation humaine, l’attention, le « care », la confiance, la vigilance sont indispensables, comme le liant de l’édifice.

- L’OUTILLAGE : pour en revenir à la procédure, ce type de démarche s’accompagne de divers outils méthodologiques. Comme dans les différentes expériences présentées (Saillans, les Amanins, De l’aire, 8 Fablab) ces méthodes sont issues des mouvements d’éducation populaire, des cultures libres, du design thinking, de l’holacratie ou de la sociocratie.

Pour aller plus loin : Emmanuel Vergès, COOPÉRER Principes et méthodes, juin 2019

Le vendredi tout le monde a repris la route, un peu groggy mais enrichis par cette expérience dans la Drôme. Les ateliers quotidiens et la rencontre avec des projets innovants sur le plan social, politique et culturel, ont permis à notre petite communauté d'apprentissage de se frotter à la coopération, dans sa dimension politique. Et de tenter de trouver des pistes de réponses à la question qui nous a travaillé durant ces cinq jours : comment passer des organisations pyramidales aux écosystèmes ?.... Thématique que l’OPC explore par ailleurs dans d’autres formations et publications.

« Il faut faire pour comprendre, et c’est ce qu’on a vécu cette semaine. »
Marc Toupence, promotion 2018-19

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