Emilie Le Roux :

« C’est assez récent finalement que la pensée ait été ramenée à quelque chose d’ennuyeux, que nos responsables politiques aient associé la pensée à l’ennui. »

©DavidRichalet

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Emilie Le Roux est metteuse en scène et dirige la compagnie grenobloise les veilleurs. Ses créations, en direction du jeune public, posent des questions destinées à ouvrir le champ des possibles de l’enfant, son autodétermination. Comme, par exemple, pourquoi se sent-on fille ou garçon ? Des questions complexes qui ne plaisent pas toujours aux adultes.

En quoi le théâtre jeunesse est-il différent du théâtre adulte ? Quelles sont ses exigences ?

Emilie Le Roux : Avec un grand nombre d’artistes, nous défendons l’idée que l’on peut tout dire à l’enfant, mais que l’on n’a pas le droit de le désespérer. Notre responsabilité est de ne pas lui enlever l’idée qu’il a en lui de quoi grandir. Même si le monde est plein de dangers, de contraintes, même si la vie n’est pas un long fleuve tranquille, nous avons chacun la ressource nécessaire pour trouver un chemin.

Contrairement à une idée reçue, le théâtre jeunesse n’est pas un théâtre auquel on enlèverait quelque chose pour qu’il soit accessible aux enfants. Le théâtre jeunesse est pleinement du théâtre, avec cette responsabilité supplémentaire qui est de ne pas désespérer l’enfant.

Le regard du jeune public impose une exigence artistique car c’est un public qui adore écouter des histoires et qui est prêt à se faire raconter n’importe quelle histoire. Non pas qu’il soit naïf, innocent, ce n’est pas la vision que j’ai de l’enfance, mais il a une aptitude à se faire embarquer dans l’imaginaire et à dépasser les limites du raisonnable. Avec ce public-là, le moindre signe laissé sur le plateau va raconter une nouvelle histoire, un nouveau monde. Quand on créé pour le jeune public, il faut avoir cette attention consistant à ne pas laisser trainer de fausses pistes, parce que les enfants s’engouffreront avec plaisir dans toutes les histoires que l’on n’a pas voulu leur raconter. Je m’amuse aussi à glisser des petits détails qui vont être repérés et interprétés uniquement par les enfants, et qui permettront de raconter une petite histoire à l’intérieur de la grande histoire.

Dans le répertoire jeunesse, les auteurs jouent avec des langues exigeantes, poétiques, avec des passages de la réalité à la fiction. L’enfant navigue aisément dans tous les degrés de réalité et de fiction. Tandis que, dans le théâtre généraliste, les informations sont généralement données dans les didascalies pour aider le lecteur ou le spectateur à ne pas se perdre.

En attendant le petit poucet ©JessicaCalvo

En attendant le petit poucet ©JessicaCalvo

Une autre différence avec le théâtre généraliste concerne les moyens. Selon l’INSEE, 30 % de la population a aujourd’hui moins de 24 ans. Dans les politiques culturelles, il est beaucoup question de mettre la jeunesse au centre, de faire en sorte que l’enfant ait à tout âge la possibilité d’être en contact avec des œuvres. Si 30 % du budget était vraiment alloué à ce 30 % de la population (pas uniquement pour la culture d’ailleurs : il peut être aussi question de protection de l’enfance, de protection sociale, d’éducation…), il serait intéressant de voir ce que cela ouvrirait comme possibilités. Actuellement, un spectacle jeune public est vendu un tiers du prix d’un spectacle généraliste. Cela donne l’impression d’associer petits spectateurs à petits budgets.

Tout le monde est d’accord pour dire que l’art vivant est essentiel pour la jeunesse mais qui est vraiment prêt à accorder à la jeunesse un budget équivalent au théâtre généraliste ?

La migration des canards ©JessicaCalvo

La migration des canards ©JessicaCalvo

Vous abordez dans Mon frère, Ma princesse (texte de Catherine Zambon, mise en scène Emilie Le Roux) la part de féminin et masculin en chacun de nous, pourquoi se sent-on fille ou garçon. Comment avez-vous abordé les questions/tensions que suscitait le spectacle ?  

Emilie Le Roux : La question de la protection de l’enfance a été effectivement soulevée par des associations de parents d’élèves, de défense des familles, qui se sont demandé si certains de nos spectacles n’étaient pas dangereux pour les enfants. Ce mouvement s’est inscrit dans les polémiques autour du programme de l’ABCD de l’égalité proposé par le ministère de l’Éducation nationale.

Pourtant, l’art ne véhicule pas une idée préconçue de la famille, il pose des questions.

Je suis moi-même allée à la rencontre de certaines associations critiques vis-à-vis de nos spectacles, pour essayer de mieux comprendre le malentendu. Ces personnes suspectent les artistes de vouloir mettre dans la tête des enfants des idées qui seraient néfastes pour eux. J’ai dialogué avec eux pour leur expliquer que notre rôle n’était absolument pas de dire à l’enfant ce qu'il doit penser, mais plutôt de poser des questions auxquelles il y a une multiplicité de réponses possibles. L’enfant tricotera des réponses avec son expérience à lui, familiale, scolaire, mais aussi avec cette expérience théâtrale. Il va pouvoir faire ses choix, se faire sa propre interprétation. Pour ces associations, le simple fait de poser des questions sur les identités féminines et masculines, signifiait déjà donner une réponse. C’est-à-dire que poser la question de « comment est-ce qu’on se définit en tant que garçon ou en tant que fille ? », se demander si tout est naturel ou tout est culturel, c’est déjà permettre d’envisager que tout n’est pas naturel. Ce qui, pour ces associations, est déjà inacceptable.

Au moment de la diffusion du spectacle, ma compagnie a vécu une période de censure institutionnelle de la part de certains agents de l’Éducation nationale.  Notre pari a été de ne pas médiatiser les actes de censure ou d’autocensure mais de privilégier le dialogue de manière à ce que le spectacle soit donné. À chaque fois que nos spectacles ont été vus, nous n’avons jamais eu de scandale suite à la représentation. Chacune de nos représentations était suivie d’une séquence de discussions. Finalement, nous avons eu beaucoup de problèmes en amont et peu en aval.

La nouvelle loi sur la Liberté de création est intéressante parce qu’elle permet de protéger les créations artistiques. Je vous invite à lire le Petit traité de la liberté de création d’Agnès Tricoire (La Découverte, 2011), qui montre qu’en France, dans un pays qu’on imagine être le pays de la liberté d’expression, il y a des centaines de limites qui entourent cette liberté. C’est aussi ce qui nous protège des propos racistes, homophobes, discriminants, mais comment est-ce que la liberté de création peut trouver sa place dans ces frontières imposées à la liberté d’expression ? Comment faire pour que la liberté de création ne soit pas en permanence limitée par la protection de l’enfance ? En quoi serait-il dangereux de poser des questions aux enfants ? Aujourd’hui, il y a des actes de censure, mais aussi d’autocensure, comme ne pas emmener ses élèves voir des spectacles, ne pas les diffuser, les accueillir, les conseiller…

Mon frère, Ma princesse @AdrienPatry

Mon frère, Ma princesse @AdrienPatry

Suite à cette expérience, est-ce que vous avez eu l’impression de vous autocensurer dans vos créations ?

Emilie Le Roux : À force d’être exposé à toute une imagerie qui a beaucoup érotisé le corps et particulièrement le corps de la femme, le théâtre est devenu polémique par essence parce qu’il va mettre les corps en présence. Les corps ont tellement été érotisés à l’écran, dans les clips musicaux ou la publicité, qu’on a l’impression que mettre simplement un corps de femme ou d’homme sur le plateau, c’est déjà polémique. Par exemple, dans un de nos derniers spectacles, La Migration des canards, Élisa Bernard, la comédienne, au début de la pièce, enlève une veste pour passer du rôle de l’adulte à celui de l’enfant. Elle se retrouve donc en t-shirt, un t-shirt sans décolleté, col bateau. Sur les premières représentations, à chaque fois qu’elle enlevait sa veste, quelqu’un sifflait dans le public. Elle ne faisait qu’enlever une veste, il n’y avait absolument rien de sensuel, mais tout d’un coup on découvrait sa peau, ses bras. Je n’ai pas pu m’empêcher de travailler sur le mouvement pour le rendre trivial, détaché, quotidien. Pour moi, c’est déjà presque un acte d’autocensure de demander à la comédienne de modifier ce geste-là.

La censure vient-elle aussi de l’institution ?

Emilie Le Roux : La censure peut aussi venir de certains élus. De nombreux lieux pris en régie directe récemment, donc programmés directement par les équipes municipales, ont accusé un changement de programmation. Une partie de la nouvelle génération d’élus, peu sensibles aux questions culturelles, est arrivée au pouvoir lors des dernières élections municipales. Comment aller à la rencontre de ces élus qui ne sont pas spectateurs ? Comment les sensibiliser à l’intérêt de la diffusion de certains spectacles ? Ces élus véhiculent des discours du type « après une journée de travail, les gens ont besoin de se divertir, de voir un spectacle festif, comique, pas d’aborder de grandes questions de fond ».

Pour ma part, je pense que l’on peut prendre du plaisir en allant au théâtre, en allant voir un spectacle qui, au-delà du divertissement, nous fait réfléchir et nous fait vivre des sensations fortes. C’est assez récent finalement que la pensée ait été ramenée à quelque chose d’ennuyeux, que nos responsables politiques aient associé la pensée à l’ennui. Pendant des générations et des générations d’hommes politiques, on a entendu l’appétence pour la littérature, le cinéma, les arts. C’était essentiel d’entendre des responsables politiques qui disaient à leurs concitoyens le plaisir qu’ils ont à lire un livre ou voir une exposition. Puis on a eu une nouvelle génération d’hommes politiques, de communicants aussi, qui ont associé la pensée à l’ennui. C’est la pensée qui nous permet d’appréhender le monde et c’est la fréquentation des œuvres qui nous permet aussi d’avoir un langage complexe.

Nous évoluons dans un monde qui s’est complexifié mais nous utilisons de moins en moins de mots pour le nommer. Comment peut-on continuer à appréhender le monde dans sa complexité, alors que l’on n’a plus assez de mots pour le nommer ?

Si le peuple ne peut plus appréhender le monde par la pensée, il n’a plus non plus la capacité de changer le monde, de choisir le monde de demain. Cela me semble problématique de véhiculer l’idée que les gens n’ont besoin que de divertissement, comme s’ils n’avaient pas la capacité, de penser le monde et d’agir sur lui. Il est important pour moi de continuer à présenter des œuvres complexes, avec un sens très ouvert, en espérant que les gens vivront un moment agréable, parce que sensible. Et que les questions qu’ils vont se poser face à cette œuvre vont pouvoir leur ouvrir un monde sensible et une capacité de pensée et donc d’action.

©DavidRichalet

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