Partage, remix,
culture participative

Hervé Le Crosnier

AdobeStock_104923735@Olesia Sarycheva

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Dès qu’elle est offerte à l’usage du public, une œuvre culturelle devient également un fonds commun, un élément d’une culture partagée. C’est avant tout sur les usages, la façon dont ils sont ou non autorisés et les capacités de reproduction ou de diffusion ultérieures par les usagers/lecteurs que nous devons faire porter notre attention. Un regard qui prend en conscience les droits culturels des populations(1) autant que les droits des créateurs et créatrices à un revenu et au respect de leur travail. Or, cette approche devient un enjeu majeur pour le partage de la culture dès lors que le réseau informatique mondial permet, pour un coût marginal tendant vers zéro, de rediffuser des œuvres, de les utiliser dans la construction d’autres œuvres dites de « remix » ou d’en dériver de nouvelles œuvres par imitation ou détournement.

ON NE CRÉE JAMAIS TOUT SEUL

Créer est un acte à la fois hautement individuel et largement socialisé. Celui ou celle qui crée apporte sa touche individuelle à un ensemble d’éléments culturels pré-existants qui forment un terreau culturel, soit parce que les œuvres de références sont entrées dans le domaine public, soit parce que la création s’appuie sur des formes, des styles, des grammaires littéraires, musicales ou visuelles qui ont été proposées auparavant, et qui constituent un substrat commun pour toutes les créations futures. Une fois la peinture affranchie de la représentation, au travers des explorations multiples, de l’impressionnisme au cubisme et à l’abstraction, toute la peinture ultérieure va être impactée. Tout guitariste de blues apporte sa touche, tout en se basant sur la recherche de cette septième, « la note bleue » dont le diable fit don à Robert Johnson « at the crossroad ». Chaque créateur ou créatrice ajoute sa vision, peut éventuellement pousser vers de nouvelles orientations, mais s’appuie pour cela sur des travaux antérieurs, et sur l’esprit du temps, le zeitgeist, qui aura été façonné par l’ensemble des œuvres créées et des idées diffusées. On ne crée jamais tout seul. Le double statut de la création culturelle (individuel et socialisé) devrait nous inciter à penser en dehors du cadre de la propriété, à trouver d’autres moyens juridiques de maintenir l’équilibre entre les droits et les revenus de la création et des professions intermédiaires (édition, production, diffusion) d’un côté, et les droits et besoins de la société de l’autre. Cette notion d’équilibre fut un des apports du « Statut d’Anne », première loi sur le droit d’auteur édictée en Angleterre en 1710 et dont l’objectif était « de permettre aux personnes éclairées d’écrire des œuvres utiles ». Il est également au cœur du projet de loi sur le droit d’auteur déposé par Jean Zay en 1936 qui indique dans son préambule : « L’auteur ne doit plus désormais être considéré comme un propriétaire, mais comme un travailleur auquel la société reconnaît des modalités de rémunération exceptionnelle en raison de la qualité spéciale des créations issues de son labeur » (2). Une situation que, par ailleurs, de nombreux créateurs et créatrices connaissent de facto, quand la majeure partie des revenus issus de leur travail créatif ne vient pas des droits d’auteur, mais bien du droit du travail au travers de la notion d’intermittence du spectacle. Ajoutons également qu’aujourd’hui, compte tenu de la large diffusion des outils de création (notamment les ordinateurs et les réseaux), ce sont de nombreux « amateurs » qui participent de la création. Certains le font sans espérer de revenus, mais avec l’envie de participer à des contenus qui vont au-delà d’eux-mêmes, comme la rédaction d’articles dans une encyclopédie coopérative telle Wikipédia, le modding (3) des jeux vidéo ou l’explosion des fanfictions. D’autres espèrent convaincre un premier public qui attirera vers eux les intermédiaires commerciaux pour développer leur carrière, à l’image de nombreux auteurs sur la plateforme Wattpad, qui rêvent des succès comme celui de After par Anna Todd (4) ou ceux des youtubeurs. Les deux pratiques sont légitimes, mais induisent une autre conception de la protection des auteurs que celle qui passe par le filtre de la propriété.

DE NOUVEAUX MODES DE CONSOMMATION  DES ŒUVRES

Nous sommes dans une période charnière. Une large partie des usages de culture passe par la consultation en streaming de copies d’œuvres, ce qui réduit les stratégies marketing basées sur l’achat et le suivi d’auteurs et d’autrices, notamment dans le domaine musical. Mais une autre partie recouvre ce qu’Henry Jenkins appelle la « culture participative », qui utilise les œuvres produites pour recréer de la communauté, des œuvres transformatives, diffusant ainsi (et assurant parfois le succès) des œuvres. Regardons les deux faces de cette nouvelle pièce.

D’un côté, nous assistons à la montée en puissance des géants de l’Internet à l’appétit insatiable, pour lesquels les œuvres culturelles sont un produit d’appel pour que les usagers accentuent leur engagement auprès des plateformes (de YouTube à TikTok ou Instagram). Faire en sorte que l’usage des travaux culturels ou informationnels par ces plateformes conduise à un retour monétaire vers la création et la production est essentiel. Mais cela peut-il et doit-il passer uniquement par une relation individuelle entre l’utilisation de telle ou telle œuvre et les revenus accordés à son auteur ? Dans cette situation, nous retrouvons les difficultés rencontrées par les acteurs professionnels de la musique qui estiment trop faibles les revenus du streaming. Surtout que l’hypothèse d’une découverte sur une plateforme suivie d’un achat reste peu convaincante. Ne peut-on penser à un flux économique socialisé ? L’impôt est évidemment l’une des méthodes possibles, mais ce ne peut être la seule. Les obligations de financement de la culture participent aussi de cette logique comme c’est le cas dans le domaine du cinéma. Mais on peut douter en revanche de l’efficacité des méthodes qui voudraient élargir les droits de propriété traditionnels aux usages basiques de l’Internet.

Il convient également de porter le regard sur les productions dont l’audience ne permet pas de figurer dans les statistiques des plateformes, mais qui restent pourtant majeures dans la défense de la diversité culturelle et de la bibliodiversité. Enfin, n’oublions pas que les règles et lois qui peuvent être décidées en visant tel ou tel acteur majeur ont aussi des conséquences sur les autres acteurs. Changer la nature des liens Internet impacte les blogueurs autant que les moteurs de recherche. Demander un contrôle à priori des téléchargements via des méthodes automatisées (« Content ID ») a des conséquences sur les nouveaux venus : seules les plateformes mondiales et déjà en place vont être capables d’offrir un tel service, devenant ainsi encore plus monopolistiques... ce qui, tôt ou tard, se retournera contre les créateurs, selon la règle classique des économies de monopole. Édicter une loi qui impose des frais de port pour toute commande de livres envoyés en direct au lecteur n’a pas conduit Amazon à changer sa politique, car la plateforme a les moyens de la contourner.

Enfin, sur les plateformes, nos navigations se conjuguent avec le terme « partager », dont usent et abusent les sites et les médias sociaux. En réalité, nous sommes incités ainsi à « rediffuser » des travaux (vidéos, musique, tweets, articles de presse...), c’est-à-dire à participer à titre individuel, sans vocation économique et sans intérêt autre qu’intellectuel, à la diffusion à nos propres cercles de connaissances, de travaux dont nous aurions pris connaissance et qui nous auraient marqués. Nous ré-éditons ou re-diffusons plus que nous ne partageons (ce qui est en revanche le cas quand un blogueur fait la recension d’une œuvre, mais en général sans être en mesure de diffuser directement l’œuvre qu’il veut faire découvrir). Plutôt que chercher à limiter les actes de partage des individus, ne serait-il pas plus intéressant pour le fonctionnement de la création, de faire participer ces géants économiques à la redistribution ?

CULTURE PARTICIPATIVE

Regardons maintenant l’autre côté, celui de la culture participative. Ce sont ces pratiques innovantes, qui vont au-delà de la simple réception des œuvres qui constituent la « nouvelle culture numérique ». C’est en ce sens qu’Henry Jenkins parle de « culture participative ». Il explique qu’au lieu de considérer des producteurs et des consommateurs de médias jouant des rôles séparés, nous devons les comprendre comme des participants qui interagissent suivant des règles qui se construisent au fil de l’échange.

La « culture remix » a été popularisée à la fin des années 2000, notamment par Lawrence Lessig, l’inventeur des licences Creative Commons (5). Il définit ainsi une forme d’activité culturelle qui construit des œuvres transformatives en s’appuyant sur les productions culturelles mainstream. La culture remix engage celui ou celle qui reçoit une œuvre culturelle. De spectateur (ou lecteur, ou auditeur...) il ou elle va pouvoir devenir un acteur de l’appropriation culturelle. Technique et création ont souvent cheminé ensemble au XXe siècle, et il en est de même à l’ère du numérique.

Dans une situation où les éléments culturels que l’on reçoit peuvent être samplés, c’est directement avec le matériau brut que l’on peut constituer des remix ou des mashups (6). C’est en même temps une reconnaissance de la place de l’enregistrement dans la culture collective. Comme le rappelle Agnès Gayraud (7), nous associons l’œuvre non plus à une interprétation donnée, mais à celle qui a constitué l’enregistrement princeps. Le son, les gimmicks, les inflexions, la matière instrumentale ou visuelle importent autant que la succession des notes ou des images que l’on pourrait reproduire sur un autre instrument. C’est donc à partir des samples qui portent en eux cette dynamique propre à l’enregistrement que les remix savent au mieux éveiller des références, les transformer en révérences. Ce phénomène existe dans toutes les nouvelles pratiques qui se diffusent maintenant sur Internet. Les gifs animés ont une saveur qui vient des films sources utilisés. Les mèmes en sont un parfait résumé qui incitent à ré-utiliser une séquence culturelle en la transformant, tout en créant des communautés qui peuvent devenir actives sur la scène sociale (8). Cette appropriation culturelle est-elle néfaste aux créateurs et créatrices ? Il semblerait bien que non, si l’on regarde quelques exemples. La chanson Gangnam style de Psy et sa chorégraphie ont été reproduites, avec l’accord de l’auteur, dans de très nombreuses vidéos... ce qui a permis à l’original de devenir la première vidéo vue plus d’un milliard de fois sur YouTube, assurant son succès commercial. Les fanfictions constituent un mode d’approche qui démocratise l’écriture, sans nuire aux auteurs (9). Après avoir hésité, J.K. Rowlings a non seulement accepté, mais a surtout adoubé les fanfictions écrites à partir d’Harry Potter. Cette décision a transformé le jeune magicien en un phénomène encore plus important que ce qu’il devait à son succès de librairie, notamment au travers de la Harry Potter Alliance, qui a permis à de jeunes gens de s’impliquer dans des activités sociales (10).

La culture participative n’est pas une nouvelle concurrence sur la scène culturelle mais, au contraire, une nouvelle attitude. Pour Henry Jenkins, la culture participative diminue les frontières entre l’expression artistique et l’engagement civique ; elle s’appuie sur des outils techniques puissants pour créer et pour partager ses créations avec les autres ; elle est un apprentissage horizontal dans lequel les plus expérimentés aident les novices ; elle accorde de l’importance à la participation de tous, ce qui renforce les liens entre acteurs et crée des communautés qui peuvent mieux s’engager ensuite.

Pour permettre cette culture participative, pour développer l’intérêt de la création, du basculement vers des positions actives, dans une nouvelle forme plus horizontale de partage des savoirs, il convient de réfléchir aux outils juridiques qui vont, d’une part, assurer aux auteurs et autrices professionnels des revenus, un statut social et garantir le respect de leurs œuvres originales, et d’autre part, permettre l’explosion culturelle dont la planète a besoin pour faire face aux défis systémiques et assurer une participation populaire dans tous les domaines. Les licences ouvertes, comme la GPL pour les logiciels, les Creative Commons pour les œuvres culturelles, la licence ODbL pour les données et la cartographie... sont certainement un premier pas en ce sens, qui permet de fluidifier la ré-utilisation des travaux culturels. Mais nous devons certainement aller plus loin pour penser des modèles économiques adaptés aux nouveaux usages culturels.

Pour cela, il est vraisemblable que nous abandonnerons, tôt ou tard, la notion de « propriété », qui entraîne forcément avec elle tout un imaginaire extensif de contrôle sur chaque usage. Pour que les auteurs et la chaîne de production s’y retrouvent, il convient alors de penser au-delà de l’usage individualisé des œuvres, avec sa logique de paiement à l’unité ou à l’acte de lecture, nécessaire pour certains usages, mais qui ne couvre pas l’ensemble du spectre. Il s’agit, à côté, d’imaginer de nouvelles formules de paiement socialisées permettant le développement de la culture participative. Plusieurs propositions ont été mises sur la table, depuis les « licences légales » jusqu’aux micro-paiements en utilisant la blockchain. Mais la question centrale n’est pas technique. Ce n’est pas d’ingénierie qu’il s’agit, mais bien d’un débat dans les milieux culturels qui permette de repenser l’activité créatrice dans un nouveau cadre participatif.

C’est, au fond, à une nouvelle conception philosophique de la place des travailleurs culturels dans une société d’amateurs culturels que nous devons œuvrer pour faire émerger de nouvelles solutions juridiques et politiques qui redonneront à la culture toute sa place dans le changement social dont la planète et l’humanité ont très largement besoin.

Notes :

1 – Irène Favero, « Culture et biens communs : un enjeu démocratique, travailler les com­muns par la culture et la culture par les communs », introduction du livre Neuf essentiels pour penser la culture en commun(s), Culture & Démocratie, 2017.

2 – Hervé Le Crosnier, « Culture publique », In : Pages Publiques, à la recherche des trésors du domaine public, C&F éditions, 2014.

3 – Le modding consiste à modifier l’apparence des personnages et du décor des jeux vidéo. Activité d’amateurs, le modding permet également de redonner une nouvelle vie aux jeux qui intéressent les producteurs. Plus récemment, il est utilisé par des marques de prêt-à-porter pour leur promotion (« La mode se prend au jeu… vidéo », Catherine Bizet, Le Monde, 4 déc. 2019). On retrouve, en ce domaine, le jeu permanent de va-et-vient entre les industries culturelles et la culture participative portée par des amateurs.

4 - https://fr.wikipedia.org/wiki/After_(roman)

5 – Lawrence Lessig, Remix: Making Art and Commerce Thrive in the Hybrid Economy, Pen­guin Press, 2008.

6 – En général, on utilise le terme « remix » pour la musique et « mashup » pour la vidéo. Mais au fond, on devrait traduire tout cela par « collage », ce qui renvoie aux pratiques des arts visuels du début du XXe siècle.

7 – Agnès Gayraud, Dialectique de la pop, La Découverte, 2019.

8 – An Xiao Mina, Memes to Movements: How the World’s Most Viral Media Is Changing Social Protest and Power, Beacon Press, 2019.

9 – Emmanuelle Debats, Fanfiction, ce que l’auteur a oublié d’écrire, documentaire diffusé sur France 4 et produit par La Gaptière. https://youtu.be/TebTzEYQNkY

10 – « Une génération de jeunes a appris lire grâce aux livres Harry Potter. Elle a appris écrire en créant et en partageant de la fanfiction Harry Potter. Et maintenant elle apprend transfor­mer la société en se lançant dans l’activisme via Harry Potter. La HPA s’est associée des ONG et des agences gouvernementales. Elle encourage les jeunes participer aux débats sur les politiques publiques. L’Alliance a obtenu des succès à petite échelle mais importants, que ce soit l’envoi de livres pour l’Afrique, l’affrètement de vols humanitaires pour Haïti ou la campagne d’inscrip­tion sur les listes électorales en faveur du mariage pour tous. De telles victoires transforment les jeunes participants en moteurs de changement. » in Henry Jenkins, Mizuko Ito & danah boyd, Culture participative : une conversation sur la jeunesse, l’éducation et l’action dans un monde connecté, C&F éditions, 2017.

 

Hervé Le Crosnier est éditeur chez C&F éditions après avoir enseigné la culture numérique à l’Université de Caen.

Ce texte est placé sous licence Creative Commons CCbySA

René Magritte, La belle société, 1965© Photothèque R. Magritte / AdagpImages, Paris, 2019.

René Magritte, La belle société, 1965© Photothèque R. Magritte / AdagpImages, Paris, 2019.